Les mystérieuses chèvres de l’Île San Clemente

Bouc de l’Île San Clemente – collage de papier peint à la main et feuille d’or sur panneau 60 cm X 76 cm

 

Au large de la Californie du Sud est situé un archipel appelé les Channel Islands (ou îles du détroit) qui comprend huit îles et s’étend sur 250 km de l’île San Miguel au nord jusqu’à l’île San Clemente au sud. Les Channel Islands font partie des régions habitées depuis le plus longtemps en Amérique du Nord – au moins treize mille ans – et furent habitées sans interruption par les autochtones jusqu’au début du dix-neuvième siècle.  Les premiers Européens à voir ces îles furent des explorateurs espagnols. Juan Cabrillo revendiqua les îles pour l’Espagne en 1542. Sur certaines des îles, ces explorateurs laissèrent des chèvres pour alimenter les marins s’ils revenaient. Et les chèvres, fidèles à leur race, s’adaptèrent aux conditions arides de leur nouveau pays et se reproduisirent pendant des siècles jusqu’à ce qu’il y en ait des milliers.

Les Channel Islands de Californie (Wikimedia commons)

Belle histoire, n’est-ce pas? Si seulement c’était vrai. En fait, c’est en grande partie vraie, sauf quand il s’agit des chèvres.

Recommençons.

Pendant longtemps, l’histoire des explorateurs espagnols laissant des chèvres sur les îles fut acceptée comme véridique. Puis, des recherches archéologiques rattrapèrent la légende en démontrant qu’il n’y avait aucune preuve physique sur l’île pour appuyer l’anecdote. Les peuples autochtones avaient habité les îles sans interruption jusqu’au début du dix-neuvième siècle, pourtant aucun reste de chèvres ne fut trouvé dans les amas coquilliers des sites archéologiques.

Au début du dix-neuvième siècle,  alors que la Californie était encore espagnole, des bergers commencèrent à introduire des moutons sur l’île de San Catalina et avec eux quelques chèvres pour servir de leaders car les chèvres suivent plus facilement les humains que les moutons.

En 1848, La Californie et les Channel Islands passèrent aux mains des États-Unis et les propriétaires de ranch continuèrent à faire paître leurs moutons sur les îles de Santa Catalina et San Clemente. Vers le milieu du dix-neuvième siècle, quelques chèvres s’évadèrent sur Santa Catalina et, fidèles à leur race, il y en eut bientôt des milliers.  Mais ceci n’explique pas comment des chèvres se retrouvèrent sur San Clemente. La distance entre les deux îles est d’environ 54 km, et il est vrai que les chèvres peuvent nager, mais parcourir 54 km à la nage en haute mer? Probablement pas.

Photo de Salvador Ramirez par J.S. DIXON, 1920

Museum of Vertebrate Zoology, Berkley, California (ecoreader.berkley.edu)

En 1920, un ornithologue du nom de Joseph S. Dixon se rendit dans les Channel Islands pour étudier la nature. Durant son séjour sur Santa Catalina et San Clemente, il fit la connaissance de Salvador Ramirez, qui avait été berger sur Santa Catalina pendant de nombreuses années. En 1875, avec la permission de ses employeurs, Ramirez introduisit un couple de renards dans l’écosystème de San Clemente. Il prétendait également avoir introduit quelques chèvres.

Notes de J.S. Dixon montrant l’arrivée de chèvres en 1920

Museum of Vertebrate Zoology, Berkley, California (ecoreader.berkley.edu)

 

Il semblerait donc que le mystère entourant la présence de chèvres à San Clemente soit résolu. Une question plus intrigante demeure, à savoir d’où provenaient ces chèvres?

Une étude d’ADN faite en 2007 par le Livestock Conservancy et l’Université de Cordoue en Espagne démontre que les chèvres de San Clemente sont différentes génétiquement de toutes les races espagnoles en existence. Ce ne sont donc pas des chèvres espagnoles et elles ne sont pas non plus apparentées aux autres chèvres de la région, descendantes des troupeaux des Missions de Californie. Une étude plus poussée de l’ADN de plusieurs espèces de chèvres créoles (les chèvres créoles sont des races bâtardes ou indigènes descendant de chèvres importées en Amérique par les Européens) fut publiée en 2017 par des chercheurs d’Espagne, du Portugal, des États-Unis et de plusieurs pays sud-américains. Les chèvres de San Clemente faisaient partie de l’étude et il fut découvert qu’elles avaient un taux de consanguinité élevée, tout en étant génétiquement uniques. Les résultats de cette étude renforcèrent la notion que les San Clementes  étaient une vieille population gardée en isolement pendant une longue période. Mais elles ne sont apparentées à aucune espèce créole des Amériques. Elles sont également différentes génétiquement des races commerciales telles que les Nubiennes, une race originaire du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord qui est présente un peu partout. L’origine des chèvres de San Clemente demeure un mystère.

L’île de San Clemente fut réquisitionnée par la Marine américaine en 1934. Sans prédateur, les chèvres se multiplièrent jusque dans les années 1970 lorsque leur grand nombre (15 000+) devint une menace pour la faune et la flore rares de l’île. Pour protéger l’écosystème, la Marine commença un programme d’extermination pour éliminer la population de chèvres de San Clemente. (La population sur l’île de Santa Catalina avait déjà été réduite par la chasse.) Dans les années 80, alors qu’il restait environ 4000 chèvres sur San Clemente, la Marine planifia de s’en débarrasser en les abattant à partir d’hélicoptères. Ceci suscita la colère des groupes de protection des animaux, dont l’un d’eux (Fund for Animals) réussit à obtenir une injonction de la cour pour stopper le massacre des airs. Fund for Animals proposa à la place de piéger les chèvres et de les relocaliser, offrant de débarrasser l’île de toutes les chèvres. 3000 chèvres furent ainsi sauvées entre 1985 et 1986.

Beaucoup d’entre elles furent adoptées comme animaux de compagnie. Et beaucoup de mâles furent castrés car Fund for Animals décourageait activement l’élevage. Heureusement, un petit nombre de troupeaux furent sauvés et il y a actuellement un regain d’intérêt pour la race, surtout depuis que sa génétique unique a été découverte.

 

 

Chevreau San Clemente à la ferme Rarefield, Dalkeith Ontario (Photo © Judith Sevigny  www.facebook.com/RarefieldHeritageFarm )

Les chèvres de l’île San Clemente sont petites, bien que plus grandes que les races naines. Les mâles pèsent environ 45 kg, les femelles plus près de 35 kg. Elles ont des os fins et on dit souvent qu’elles ressemblent à des biches.  Leur robe est principalement rousse avec une ‘cape’ noire sur les épaules et le cou, ainsi que des marques noires sur la tête, les pattes et la queue. Les deux sexes portent des cornes, celles des boucs devenant souvent très larges. Les femelles sont d’excellentes mères, mettent bas facilement et sont très appréciés pour leur tempérament docile. Mâles et femelles ont peu d’odeur. Bien qu’elles soient petites, les San Clementes sont considérées comme une race à usage mixte, c’est-à-dire pour la viande et le lait. Le lait est particulièrement prisé car il ne dégage pas cette odeur de ‘chèvre’ que beaucoup trouvent désagréable. En outre,  leur génétique unique en fait d’excellents sujets pour les croisements avec d’autres races commerciales. Il y a actuellement quelques fermes qui élèvent ces chèvres au Canada et aux États-Unis. Le plus grand troupeau se situe au Nebraska et compte plus de 200 animaux. Il ne reste plus qu’environ 700 chèvres San Clemente au monde et leur statut demeure critique.

Sources: The San Clemente Goat Foundation (www.scigoatfoundation.org); Mother Earth News Breed Profile: San Clemente Goats (Video, www.motherearthnews.com);

San Clemente Goat – The Livestock Conservancy (livestockconservancy.org);

Janet Vorwald Dohner, The Encylclopedia of Historic and Endangered Livestock and Poultry, Yale University Press 2001 ; Genetic diversity and patterns of population structure in Creole goats from the Americas,  in Animal Genetics, Immunogenetics, Molecular Genetics and Functional Genomics, doi: 10.1111/age.12529, 2017 (traduit de la science by Leslie Ordal)

 

You may also like

Leave a comment